mercredi 10 août 2016

La Préciosité et ses Précieuses

Allumez un supplément de soleil (une chandelle), installez-vous confortablement dans les commodités de la conversation (un fauteuil) et laissez-vous porter par l'histoire des Précieuses, ces femmes d'excellence...

Qu'est-ce que la Préciosité ?

La Préciosité est un phénomène socio-littéraire qui atteint sont point culminant dans les années 1650 autour d'une aristocratie lettrée, dans les cercles mondains, les salons particuliers français. Ce n'est pas vraiment un genre mais plutôt un courant qui reflète l'évolution des moeurs de la bonne société.
Cette mode s'explique par la volonté de se distinguer de la grossièreté de la cour de Henri IV et ainsi d'introduire dans le langage plus d'élégance et de pureté. Les précieuses voulurent imposer l'élégance dans le costume, la conversation, le raffinement des sentiments et dans l'ambition féminine de participer aux manifestations littéraires et d'avoir une activité critique.


Une soirée chez madame Geoffrin, Gabriel Lemonnier


Les lieux précieux

C'est dans les salons tenus par des femmes de l'aristocratie parisienne qu'éclot la préciosité. Il existe deux centres marqués par cette galanterie : l'hôtel de Rambouillet et le salon de Mademoiselle de Scudéry.

L'hôtel de Rambouillet


Catherine de Vivonne, marquise de Rambouillet


L'hôtel de Rambouillet est actif dans les années 1630-1640 mais la Fronde lui porte un coup fâcheux. Le salon se tenait sous la houlette de Catherine de Vivonne (1588-1655) qui portait le pseudonyme d'Arthénice (anagramme de son prénom) et que l'on se plaisait à surnommer "l'incomparable Arthénice". Dans ce salon figure toute l'aristocratie cultivée mais on accueille aussi des hommes de lettres qui ne sont pas forcément de l'aristocratie, comme le célèbre Vincent Voiture. On y voit donc toutes les célébrités de l'époque : Malherbe, Racan, Jean-Louis Guez de Balzac, Vaugelas, Patru, Pierre Corneille, Rotrou, Saint-Évremond... et des femmes telles que Julie d'Angennes, Mlle Paulet, Mme de Sablé, Mme de La Suze...
On s'occupe par des plaisanteries, des jeux de société et des divertissements littéraires. Cet hôtel est resté célèbre pour La Guirlande de Julie (1790), une oeuvre écrite à plusieurs mains. Montausier faisait la cour à Julie d'Angennes, la fille de la marquise de Rambouillet, et il a demandé à chacun d'écrire un poème sur elle. Georges Scudéry, Desmarets de Saint-Sorlin et Jean Chapelain entre autres, y participeront.

Le salon de Madeleine de Scudéry

Madeleine de Scudéry


La seconde génération du courant précieux fera preuve de plus d'ambition. Le salon de Madeleine de Scudéry (1607-1701), plus littéraire que mondain, est celui d'un réel écrivain : ses romans sont publiés sous le nom de son frère Georges mais elle inaugure la tradition des femmes de lettres émancipées. Ainsi, elle est l'auteur d'Artamène ou  le Grand Cyrus (1649-1653, disponible chez GF) et de Clélie, histoire romaine (1654-1660, disponible chez Folio). Son salon devient une référence entre 1653 et 1660. Ses "samedis" sont très courus. Madeleine de Scudéry obtient ainsi une pension de Mazarin et l'amitié de futurs grands écrivains, tels que La Rochefoucauld, Mme de Sévigné et Mme de Lafayette. Ce salon est moins fermé que l'hôtel de Rambouillet et s'étend à Paris et en province. 


Dans les salons précieux

Somaize, dans son Grand dictionnaire des Précieuses (1661), fait du salon un des piliers de la préciosité. La conversation mondaine va alors supplanter la conversation masculine entre érudits. Rappellons que les femmes n'ont pas étudié les Anciens au collège comme les hommes, et vont ainsi privilégier la conversation à l'érudition et à la rhétorique. Elles fondent ainsi une forme de culture centrée sur la poésie et le roman. La culture précieuse se fonde sur l'oralité, se distinguant ainsi d'une culture livresque et scolaire.
Les activités des Précieuses sont diverses : vers, jeux de société, débats sur la psychologie amoureuse ou la littérature, ainsi que cultiver le raffinement aussi bien dans le langage que dans les moeurs. On y fait aussi beaucoup de poésie dans des genres à la mode : l'impromptu, l'épître en vers, l'élégie, le sonnet, le madrigal (petit poème spitiruel à sujet galant), les billets plaisants, la maxime, l'épigramme ou le blason. Le sujet principal de ces écrits est l'amour, respectueux des convenances. On lit aussi certains soirs des romans tels que L'Astrée d'Honoré d'Urfé ou Le Grand Cyrus et la Clélie de Madeleine de Scudéry.
Il y eu les salons mais aussi les ruelles, un espace laissé entre le lit et le mur, où se tiennent les amis intimes de la dame qui reçoit dans sa chambre, allongée dans son lit.

La Carte du Tendre


Véritable géographie de l'amour, la Carte du Tendre présente les différentes étapes d'un parcours amoureux idéal : les rivières "l'Estime", et la "Reconnaissance", conduisent à la "Tendresse" après avoir traversé les villages de "Jolis-vers", "Billet-galant" et "Billet-doux". Laissez-vous promener !

Les critiques

Les Précieuses s'attirèrent les railleries de leurs contemporains par leur excès. Elles furent la cible de satires et raillées pour leur jargon compliqué, l'affectation de leurs manières et leur refus de l'amour sensuel.
Le langage recherché et parfois ampoulé a été remis en cause par Somaize ou encore Molière qui critiqua les bourgeoises ayant copié les Précieuses dans sa pièce Les Précieuses ridicules de 1659. Le mot "précieuse" fut alors pris péjorativement et encore aujourd'hui on s'en sert pour désigner une personne affectée dans son air, dans ses manières et surtout dans son langage.
Il existe des débats sur cette catégorie littéraire car pour certains elle est nulle et non avenue. Ainsi, par exemple, Alain Viala préfère parler de "galanterie". La Préciosité n'est pas une catégorie universellement reconnue.

Un héritage précieux

Ces réunions eurent une importance capitale pour la formation du goût et de l'esprit français et la constitution de l'idéal classique. La préciosité est restée un idéal que recherchèrent des écrivains tels que Mallarmé, Proust, Giraudoux ou encore Paul Valéry.


Madame de Montespan (1640-1707)
Elle fréquenta les salons précieux dans sa jeunesse



Pour en savoir plus :



Vous pouvez aussi écouter cette émission sur France Inter : http://www.franceinter.fr/emission-les-femmes-toute-une-histoire-les-femmes-et-la-litterature-des-precieuses-aux-ecrivaines-d-.


-> Dans un prochain article, je vous parlerai... vocabulaire précieux !


Par Mandarine, une Précieuse d'aujourd'hui

6 commentaires:

  1. Ah le langage précieux. Très intéressé et stylisé, on aime ou non mais il a joué un grand rôle dans le développement des salons au 17e siècle.

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    1. Il faut aimer et surtout... le comprendre :-D

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  2. Ton article est vraiment très intéressant (et j'ai hâte de découvrir le suivant sur le vocabulaire précieux ! ) :) Je note le titre du livre, il pourrait très certainement me plaire !

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  3. J'ai déjà lu un Dufour-maître sur Corneille. J'aime beaucoup le travail de cette universitaire

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